Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes le mardi 4 novembre, et on dirait bien que Pokrovsk est sur le point de tomber. Encore quelques jours, peut-être quelques semaines, au maximum quelques mois s’il y a un petit sursaut ukrainien, mais ce n’est plus qu’une question de temps.
La Russie n’est plus qu’à un cheveu de prendre complètement la ville, et continue chaque jour sa progression de manière méthodique.
Disons-le clairement dès le début :
Ce qui est en train de se passer autour de Pokrovsk n’est pas un simple épisode de plus dans une guerre qui dure depuis 2022 (en réalité depuis 2014).
Ce n’est pas une petite ville de plus qui tombe parce que l’Ukraine perd lentement.
Ce n’est pas juste une virgule sur le front du Donbass.
Pokrovsk n’est pas comme les autres villes du Donbass. C’est un domino.
Un petit domino, discret, que les médias occidentaux traiteront en deux lignes, car ils ont peur de vous expliquer ce que cela implique.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle vous êtes ici : pour vous réinformer sur ce que Pokrovsk implique réellement.
Et je vous le dis : Pokrovsk est potentiellement le domino qui fera tomber toute la rangée.
Ce que je vais vous montrer ici, aucun média mainstream ne sera capable de vous l’expliquer. De toute façon, ils baignent dans l’incompétence, et leur niveau d’analyse est digne d’une huître. Donc, pas de surprise.
Ce qu’il faut comprendre du rôle de Pokrovsk
L’Ukraine et les États-Unis sont terrifiés à l’idée de perdre Pokrovsk, car la prise de la ville par les forces russes n’est pas seulement une victoire locale : c’est un coup porté à la stratégie globale des États-Unis.
Mais pourquoi, me direz-vous ? Qu’a donc Pokrovsk de si spécial ?
Eh bien, Pokrovsk est le maillon clé de la chaîne logistique du front ukrainien, mais surtout, plus globalement, de la stratégie de l’OTAN.
Ce que Washington essaie de faire depuis plusieurs années, c’est de gérer ses ennemis un par un.
Ce que Moscou est en train de faire, c’est de l’obliger à les affronter tous en même temps.
Et ça, les États-Unis ne l’avaient absolument pas prévu lorsqu’ils ont poussé la Russie à la guerre. Et c’est bien là le cœur du problème.
Pokrovsk, une petite ville qui bloque une grande stratégie
Dans les médias français, on a vu passer des titres ridicules du genre :
« Désastre russe à Pokrovsk » puis, 24 heures plus tard,
« Les Russes gagnent du terrain dans le centre-ville ».
Classique.
En tant qu’analyste, j’ai l’habitude : dès qu’un front tient un jour de plus, les plateaux parisiens s’enflamment comme lors d’un match de football.
Sauf que là, malheureusement pour eux, Pokrovsk, c’est la finale de la Coupe du monde. Leur camp est en train de complètement perdre, il reste 20 minutes de jeu, et la Russie mène 4 à 0.
On parle ici d’une ceinture fortifiée que l’Ukraine tient depuis 2014 et qui était, pour le camp occidental, le dernier grand verrou du Donbass.
Pokrovsk est le maillon clé d’une ligne allant de Sloviansk à Kramatorsk, puis Kostyantynivka, jusqu’à Pokrovsk.
C’est ce que l’ISW appelle la ceinture de forteresses : une ligne conçue pour faire perdre du temps à la Russie, pas pour gagner la guerre.
Cette ligne est la plus grande veine logistique de l’Ukraine, pensée pour alimenter presque tout le front et ralentir Moscou.
Mais si cette ligne tombe, c’est tout le front qui s’effondre avec elle.
C’est important à comprendre.

Depuis la chute de l’URSS, les États-Unis ont toujours cherché à faire ce que font toutes les grandes puissances : éviter de se battre sur plusieurs fronts à la fois.
En géopolitique, on appelle cette stratégie : Strategic Sequencing.
En gros, pour simplifier : on choisit l’ordre dans lequel on frappe ses ennemis, pour les abattre un par un, afin d’éviter d’avoir à les affronter tous en même temps.
Le principe est simple :
- On commence par le plus vulnérable ou le plus gênant à court terme.
- On le bloque, on le neutralise, on le prive de marge de manœuvre.
- Puis on pivote vers le suivant.
Et les Américains, pendant de nombreuses années, ont cru dur comme fer à ce plan.
Pendant toute l’administration Obama, puis Biden, et jusqu’à l’arrivée de Trump, le plan américain était grosso modo le suivant :
- Piéger la Russie en Ukraine pour la forcer à attaquer, puis l’écraser à la fois sur le front et par les sanctions, afin de la mettre à genoux avant de passer au suivant.
(Ou, dans le pire des cas, plan B : enfermer la Russie dans une guerre d’usure en Ukraine et laisser l’Union européenne gérer et financer le conflit.) - Intimider et affaiblir l’Iran, avec l’aide d’Israël, pour éliminer toute concurrence sérieuse dans la région.
(Ou, plan B, contenir et user l’Iran au Moyen-Orient.) Puis passer à l’ennemi suivant. - Enfin, une fois les deux premiers neutralisés, se concentrer sur le vrai rival : la Chine.
Sur le papier, le plan semblait cohérent.
Mais dans la réalité, il sous-estimait largement la puissance de la Russie, péché d’orgueil anglo-saxon, qui a remonté la pente en 20 ans à une vitesse fulgurante que les Américains n’avaient pas anticipée.
De la même manière, ils ont sous-estimé la détermination de l’Iran.
Ce plan ne fonctionne que si le premier ennemi reste coincé, pour pouvoir passer vite au suivant.
Or, pour les États-Unis, le minimum vital pour que la stratégie tienne, c’est que la Russie reste embourbée dans le Donbass.
Sauf que la Russie n’est pas embourbée. Elle avance.
Lentement.
Mais elle avance.
Et chaque petite avancée russe sur le front ukrainien repousse le calendrier américain, encore et encore.
Au début, l’administration Biden se disait :
« Ce n’est pas grave, un nouveau paquet de sanctions, quelques milliards de plus pour l’Ukraine, et ça passera. »
Puis il y a eu le 10e paquet.
Puis le 15e.
Nous en sommes au 19e.
Et fin 2025, la Russie continue d’avancer comme un rouleau compresseur.
Les États-Unis, pressés de passer à l’étape suivante, sont tombés sur un os.
Leur plan s’enlise.
La stratégie américaine ne se déroule plus, car Washington n’avait pas prévu une telle résistance militaire de la Russie, ni une telle résilience économique.
C’est pourquoi, depuis l’arrivée de Trump il y a moins d’un an, le ton a changé.
L’administration Trump a compris qu’il fallait mettre fin au fiasco et chercher à arrêter le conflit ukrainien.
Mais le pire cauchemar de Trump se réalise : la Russie ne cède pas.
Pas pour quelques négociations superficielles, ni pour un petit accord temporaire avec une tape sur l’épaule.
La Russie ne fait plus confiance à l’Occident.
Elle a compris les causes profondes du conflit et ne cédera pas tant que les États-Unis ne reconnaîtront pas ces causes et ne reculeront pas.
Les Américains tournent autour du pot, présentent Poutine comme « celui qui ne veut pas coopérer », s’agitent…
Mais la Russie maintient son cap :
« Si vous ne traitez pas les causes profondes du conflit, inutile de venir nous voir. »
Pendant ce temps, le temps joue contre les États-Unis.
Chaque semaine qui passe, le front ukrainien recule, la Russie avance.
Et nous sommes maintenant à deux doigts de la chute de Pokrovsk, un événement qui pourrait complètement changer la donne.

Quand le piège se referme… sur celui qui l’a tendu
À la base, ce sont les États-Unis qui ont monté le piège.
On fait entrer l’Ukraine dans l’orbite de l’OTAN, on étend l’Alliance jusqu’aux frontières russes, on pousse Moscou à intervenir, et on transforme l’Ukraine en Afghanistan 2.0 pour la Russie.
C’était ça, le plan.
On use la Russie, on l’épuise, on la saigne en périphérie, on la coupe du système financier, on la fait exploser de l’intérieur.
Sur le papier, c’était malin.
Sauf que Moscou a fait exactement l’inverse de ce que Washington avait prévu.
Elle n’a pas explosé.
Elle a réorganisé son économie.
Elle a réindustrialisé de manière proactive.
Elle a réorienté ses flux vers la Chine, l’Iran, l’Inde et le Golfe.
Elle a contraint ses élites à rapatrier leurs capitaux.
Elle a proposé ses propres systèmes de paiement, adoptés chaque année par un nombre croissant de pays.
Et elle a utilisé les BRICS comme tremplin vers la fin de la dépendance au dollar et à la tutelle américaine.
Résultat concret sur le front : en 2025, c’est la Russie qui produit plus d’obus que l’ensemble de l’Europe.
C’est la Russie, seule, qui tient un front de 1 000 km.
Et c’est l’Occident qui vide ses stocks, augmente ses budgets de défense et réalise qu’il faut un an et deux milliards pour reconstituer ce qu’Israël a tiré en douze jours contre l’Iran.
Le piège s’est retourné.
La Russie a accepté l’usure et en a fait sa force.
C’est l’OTAN qui est en train de s’essouffler.
Pourquoi Pokrovsk retarde Washington
Revenons donc à Pokrovsk.
À quoi sert cette ville dans le grand échiquier ?
C’est simple : tant que l’Ukraine tient ses derniers bastions du Donbass, les États-Unis peuvent encore croire qu’ils vont geler le front, organiser une pseudo-conférence de paix, mettre un vernis diplomatique, laisser une ligne de contact, et enfin pivoter vers l’Asie pour aller s’occuper de la Chine.
Mais si ces villes tombent les unes après les autres, alors les États-Unis ne peuvent plus geler le conflit sans reconnaître que la Russie a gagné.
Et s’ils ne peuvent pas geler, ils doivent continuer à payer.
Armes, munitions, drones, F-16, milliards, instructeurs, bases en Pologne, armée européenne…
Tout doit continuer.
Ce qui veut dire qu’ils ne peuvent pas concentrer leur puissance sur l’Iran, et encore moins sur la Chine.
Leur stratégie de séquençage vole alors en éclats.
Et c’est là que ça devient dangereux.
Parce qu’un empire qui n’arrive plus à séquencer est un empire qui peut être forcé de tout faire en même temps.
Et, ironie du sort, c’est exactement ce que craignaient les stratèges américains lucides.
C’est ce qui pousse certains d’entre eux à dire que la situation est “gravely dangerous.”
Parce qu’une Russie qui continue d’avancer en Ukraine + un Iran qui n’a pas été écrasé + une Chine qui a déjà rattrapé l’Occident industriellement, ça donne quoi ?
Ça donne un monde où ce n’est plus l’Amérique qui choisit le tempo.
C’est le camp multipolaire, et l’Amérique ne fait que courir derrière, toujours avec un train de retard.
Et l’Europe dans tout ça ?
L’Europe est à la fois l’otage et le fusible des États-Unis.
Dans la stratégie occidentale, l’Union européenne sert de bouclier-fusible, un allié que les Américains sont prêts à sacrifier si cela leur permet de se libérer les mains pour aller se battre ailleurs.
Washington veut rester en Ukraine pour contenir la Russie, mais il doit libérer des moyens.
Alors, il dit aux Européens :
« À vous de payer. »
C’est pour cela que le seuil des 2 % de dépenses militaires a été relevé à 5 %.
Pas parce que l’UE veut se défendre.
Mais parce que les États-Unis veulent se dégager.
Sauf que l’Europe est déjà à genoux : inflation, récession, colère sociale, infrastructures en ruine.
Et on lui demande de financer une guerre d’usure contre une puissance industrielle qui produit ses obus trois fois moins cher et à une vitesse que l’Europe n’atteindra jamais.
Voilà le problème.
C’est pourquoi les médias français, allemands et polonais déroulent désormais la même chanson :
« La Russie est une menace existentielle. »
« Il faut se préparer à la guerre. »
« Il faudra envoyer des troupes. »
« L’Europe doit se débrouiller avec l’OTAN. »
« L’Europe doit faire une armée. »
Ce discours ne sort pas de nulle part. Ce n’est pas de la panique.
Il sert à préparer l’opinion publique : à lui faire accepter que l’Europe devra payer pour que les États-Unis puissent aller se confronter ailleurs afin de tenter de maintenir leur hégémonie.
Oui, comme je l’expliquais dans l’un de mes précédents articles, on prépare bel et bien psychologiquement l’Europe à une guerre qu’elle ne veut pas et qu’elle ne gagnera pas, pour une stratégie qui n’est pas la sienne, mais qui arrange parfaitement les États-Unis et les élites européennes, lesquelles s’en serviront pour s’extraire du fiasco politique et économique qu’elles ont créé depuis soixante ans.

Le pire scénario pour Washington
Le cauchemar américain est simple à formuler.
Ce n’est pas que la Russie gagne en Ukraine, ça, ils le savent déjà et préparent le fusible européen au sacrifice dans quatre ou cinq ans.
Non, le cauchemar américain, c’est que la Russie gagne vite.
Parce que si la Russie termine le Donbass, verrouille le front et déclare :
« Nous avons atteint nos objectifs »,
Alors les États-Unis auront perdu trois ans, des centaines de milliards et surtout du temps stratégique.
Pendant ce temps :
- l’Iran n’a pas été dissuadé ou écarté ;
- la Chine a continué de produire 200 fois plus de navires ;
- les BRICS ont poursuivi la dédollarisation ;
- l’Occident a brûlé sa crédibilité diplomatique et militaire.
Dans ce cas, il ne reste que deux options à Washington :
- Accepter le monde multipolaire.
- Le refuser et entrer dans un grand choc global, un conflit élargi.
Or, les États-Unis n’ont aucune intention de renoncer calmement à leur hégémonie. Ce n’est pas dans leur ADN.
Ils préféreront la fuite en avant.
Oui, ce scénario est catastrophique. Mais oui, il est plausible.
Parce que si le séquençage américain échoue, alors on passe du mode guerre contrôlée au mode guerre subie.
Et une guerre subie par un empire en perte d’hégémonie, c’est rarement propre.
Pourquoi la Russie ne veut pas faire de pause
Zelensky, après avoir multiplié les discours pour réclamer des Tomahawk à Trump, se met soudainement à parler de discussions de paix à Budapest et multiplie les appels en ce sens.
Pourquoi ?
Parce qu’il sait que la ligne est en train de se briser et que Pokrovsk est la clé.
Mais pourquoi la Russie accepterait-elle ?
Elle a tous les avantages :
- avantage de cadence industrielle
- avantage en munitions
- avantage de motivation (guerre existentielle)
- avantage de terrain
- et surtout : avantage du temps.
Accepter une trêve maintenant, ce serait offrir à Washington exactement ce que le séquençage cherchait : une pause pour se réarmer et revenir plus tard.

La chute de Pokrovsk : un révélateur stratégique
La chute d’une ville comme Pokrovsk n’est pas un simple événement tactique.
C’est une défaite qui ferait s’effondrer la ligne de front ukrainienne, laquelle était la première grande étape de la stratégie américaine.
La chute de Pokrovsk, c’est un révélateur stratégique.
Un révélateur qui nous montre que :
- la ligne ukrainienne de 2014 est en train de céder ;
- l’OTAN n’a pas la capacité industrielle de suivre le rythme ;
- les États-Unis perdent du temps sur leur agenda anti-iranien et anti-chinois ;
- l’Europe sera forcée d’entrer plus directement dans la guerre pour servir de fusible aux États-Unis ;
- la Russie, et plus largement les BRICS et le camp multipolaire, ont trouvé le talon d’Achille de l’Occident : le temps.
La Russie ne cherche pas forcément à provoquer une guerre mondiale.
Mais en refusant de jouer le jeu américain du séquençage, elle force Washington à choisir.
Et un empire qui doit choisir entre perdre la face ou élargir la guerre choisit rarement la paix.
C’est pour cela que, ces dernières semaines, on voit les médias européens parler de mobilisation, d’armée européenne, et de risque de conflit direct.
Ce n’est pas de l’information : c’est du préchauffage, du conditionnement à ce qui semble désormais inévitable.
Le vrai front, aujourd’hui, c’est l’horloge.
La chute imminente de Pokrovsk n’a fait qu’enclencher le mécanisme.
Le timing n’a rien d’une coïncidence.
Et pour la première fois depuis trente ans, ce n’est plus Washington qui tient la montre.






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